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Intemporel Teodoro González de León


Il était difficile de débuter une chronique des architectes mexicains sans mettre à l’honneur ce géant de l’architecture mondiale qui vient de nous quitter. Teodoro González de León est décédé le 16 septembre 2016 à l’âge de 90 ans. La longévité de l’homme mais aussi l’actualité de son œuvre le placent parmi les grands de l’architecture mondiale des XX et XXIème siècles. Petit retour sur une œuvre exceptionnelle.

Teodoro González de Léon est un monument. Il a été le témoin de l’essor de l’architecture mexicaine moderne. Surtout, il en a été un acteur incontournable. Sans jamais céder à la facilité, il a continué à innover, comme en témoignent ses œuvres les plus récentes. Car pour lui, seul le « présent » comptait. Comme il le déclarait en 2013 : « l’architecture est une forme de vie. Une manière d’affronter le présent tous les jours. Le présent. Pas le futur. Je ne crois pas dans le futur. (…) Je vis dans le présent. Bien évidemment, je sais qu’il faut habiter le présent avec une connaissance forte du passé sinon on commet des erreurs horribles. »

Architecte formé au XXème siècle et inscrit dans les courants de l’après seconde guerre mondiale, sa production continue de façonner l’esthétique du XXIème siècle. De son œuvre prolifique et multifacétique, un chapitre retient particulièrement notre attention : sa relation étroite et paradoxale avec le Mouvement Moderne en architecture et son principal maître à penser, Le Corbusier.

1947-1948, l’Atelier de Paris et la Cité radieuse…

Teodoro González de Léon était le dernier architecte mexicain encore en vie à être passé par l’atelier parisien du célèbre architecte suisse. Et, pour lui comme pour beaucoup d’autres architectes avant et après lui, l’influence de Le Corbusier sera décisive.

A la fin de ses études à la faculté d’architecture de l’UNAM, Teodoro obtient une bourse du gouvernement français et part travailler pendant deux ans dans l’atelier de Le Corbusier (1947-1948). Dans un article publié en 2003, il décrit comment, à la fin des années quarante, le Mouvement moderniste fascinait les jeunes architectes : « Ce mélange de science, art, technique et promesse de salut social enflamma beaucoup de jeunes, dont moi-même ».

Car, pour toute une génération, Le Corbusier a non seulement été un maître à penser, mais aussi le modèle de ce que devait être un architecte. Un passage par son atelier pouvait construire une carrière. C’est d’ailleurs alors que le jeune apprenti mexicain dessine l’armature des colonnes de l’Unité d’Habitation dite Cité radieuse de Marseille, que Le Corbusier le repère. Et le conseille !

« Je n’ai jamais enseigné parce que j’ai travaillé avec Le Corbusier de 1947 à 1948 et qu’il m’a mis dans la tête que donner des cours était une imbécilité. Surtout pour un jeune : la seule chose que fait un jeune c’est essayer de transmettre le peu d’expérience qu’il a acquis. L’architecture est expérience, est pratique (…). En outre, lui [Le Corbusier] n’a jamais enseigné de sa vie. Il n’avait même pas été formé à l’école. Oui, cela m’a marqué. » se souviendra-t-il en 2013.

Ainsi, Teodoro n’enseignera pratiquement pas. Un choix qui le distingue de ses contemporains. Mario Pani, Pedro Ramírez Vázquez, Wladimir Kaspé, Carlos Lazo, José Villagrán, Carlos Obregon Santacecilla… tous ont conjugué pratique professionnelle et enseignement, et tous ont –à un moment ou un autre– rayonné à partir de l’Université.

Teodoro González de León se distingue également pour avoir été très peu présent (et présenté) dans les revues spécialisées de l’époque. Malgré une œuvre incontournable, Teodoro n’est publié qu’une seule fois dans la Revue Arquitectura, fondée par Mario Pani et qui sera pendant 50 ans la principale référence en matière d’architecture au Mexique.

1950-1970, un disciple du Mouvement Moderne

Teodoro assume avoir été un disciple fidèle du Mouvement Moderne pendant les quinze années qui ont suivi son retour au Mexique. Il utilise alors le « Modulor » de Le Corbusier : un système qui, parce qu’il ne permet pas les divisions en parties égales, introduit de la poésie et de l’imagination dans les excédents (2003).

Il adopte également l’approche urbanistique du Mouvement Moderne, qui visait à créer la ville en faisant table rase du passé, en poursuivant une fin prioritairement fonctionnaliste. A son retour au Mexique, Teodoro González de León s’engage ainsi, avec Abraham Zabludovsky, dans la réalisation de nombreux « Planes reguladores », -comme on appelait à l’époque les plans de développement urbain-, notamment dans l’état de Veracruz.

Quelques-uns des projets de logements populaires et programmes

de développement urbain planifiés par Teodoro González de León (1950-1970)

1957 - Unité d’habitation Clemente Orozco à Guadalajara

1958 – Programme de développement urbain de Barra de Navidad, Jalisco

1962 - Unité d’habitation Ciudad Sahagún, Hidalgo

1967-71 - Lomas de Plateros (Unité d’habitation de Mixcoac),

avec Abraham Zabludovsky

Avec la lucidité qui le caractérise, l’architecte mexicain reconnaît les limites de cette ambition et les erreurs qui en ont résulté:

« Nous nous croyions maîtres d’une science sociale avec laquelle on ordonnerait enfin l’espace urbain de nos villes. Cette attitude nous conduisit à aborder, sans la préparation adéquate, des thèmes et des espaces des sciences sociales qui commençaient à peine à se développer et cela créa une confusion très sérieuse sur la nature de notre activité. (…) Entre 1955 et 1970 je réalisai, dans l’esprit d’expert social, plus de quinze études d’habitation et de développement urbain- comme nous l’appelions par euphémisme. Très pénible et très lente fut la découverte que nous étions des apprentis sociologues, des statisticiens de seconde classe et des architectes qui négligeaient leur tâche naturelle : le dessin des espaces urbains, hors desquels l’architecture ne peut se concevoir ni se réaliser. » (2003)

Ces projets urbains « fonctionnalistes » se sont donc heurtés à la réalité sociale, mais ils ont aussi posé les bases de la remise en cause du Mouvement Moderne : « Ce sont ces travaux urbanistiques qui firent naître en moi les premiers doutes sur l’idéologie utopiste du Mouvement Moderne et sur sa véritable efficacité. » dira Teodoro en 2003.

1970, la remise en cause du Mouvement Moderne

A la fin des années 1960, les détracteurs du Mouvement Moderne commencent à se faire entendre. Au Mexique, ils sont menés par Luis Barragán, alors installé à Guadalajara. Comme le documente l'historienne Lourdes González Franco, Barragán revendique une « architecture émotionnelle », dans les pas de Mathias Goeritz et de Max Cetto, et en opposition au fonctionnalisme prôné par les tenants du Mouvement Moderne.

Dans le cas de Teodoro, c’est la lecture d’ouvrages clés qui déclenchent le distanciement critique. Les auteurs qui l’influencent plaident pour la prise en compte du passé et assument –dans une plus ou moins grande mesure– la dimension symbolique et artistique de toute œuvre architecturale. Il s’agit de Jane Jacobs, urbaniste critique et porte-voix de l’activisme nord-américain contre la rénovation urbaine des années soixante ; Aldo Rossi pour qui « l’architecture est indifférente à la fonction » ; l’historien de l’art allemand Rudolf Wittkower ; Alan Colquhoun et, surtout, Robert Venturi. Reconnaître les excès du Mouvement Moderne dans sa déconnexion avec le passé ne l’aveugle pourtant pas sur les excès inverses, plus actuels, à tout conserver. A l’instar d’Octavio Paz, Teodoro croit que la ville est construction mais aussi destruction.

A propos de cette époque, Teodoro confesse avoir tenté d’intégrer des éléments du passé dans ses créations. C’est le cas du patio central (que l’on trouve dans les architectures préhispanique et coloniale), remis en valeur et au centre de plusieurs édifices même s’il ne faisait pas toujours partie du projet initial (El Colegio de México, l’immeuble de l’INFONAVIT, l’édifice de la Délégation Cuauthémoc, la Faculté de droit de Tampico), ou encore du talus précolombien, utilisé pour l’ambassade du Mexique à Brasilia ou encore au Musée Tamayo.

Les œuvres emblématiques de Teodoro González de León

1974 – Edifice de la Delegación Cuauthémoc, avec Abraham Zablidovsky, Jaime Ortiz Monasterio et Luis Antonio Zapiain

1975 - El Colegio de México, avec Abraham Zabludovsky

1975 – INFONAVIT, avec Abraham Zabludovsky

1975 – Ambassade du Mexique au Brésil

1979 - Universidad Pedagógica

1982 - Museo Rufino Tamayo, avec Abraham Zabludovsky

1987 - Palacio de Justicia Federal

1988- Bureau de la Banque nationale du Mexique dans le centre historique

C’est à cette époque également que Teodoro conçoit le matériau iconique de son œuvre : le béton ciselé au grain de marbre, qui orne les façades de nombreux de ses édifices. Utilisé pour la première fois en 1975, pour la construction de El Colegio de México, cette combinaison est d’autant plus symbolique qu’elle allie la modernité du béton et la tradition de la technique de ciselage. L’enduit final, un mélange de béton et de grains de marbre, est ciselé à la main par les ouvriers sur les parois de béton brut. Au-delà de la facilité d’entretien –pour le coup très fonctionnelle– cette finition contribue à donner aux bâtiments un caractère intemporel.

Intemporalité, voilà selon Louise Noelle, la principale caractéristique de l’œuvre de Teodoro Gonzalez de León. Pour l’historienne mexicaine, spécialiste de l'architecture du XXème siècle, Teodoro a eu le mérite de s’être « éloigné d’un certain style international pour atteindre une qualité d’intemporalité de leurs construction. Il s’agit de constructions où prévaut une tendance marquée pour l’horizontalité, organisées autour d’un espace central inspiré du patio de tradition méditerranéen. » (1994)

Intemporel Teodoro : qui a su s’affranchir des carcans idéologiques pour explorer son art, qui a su faire table rase du passé pour mieux le réinterpréter, qui a su renier ses grands modèles pour mieux les suivre.

©Masiosarey

Pour en savoir plus…

L’ouvrage très complet et magnifiquement illustré : Teodoro González de León. Obra reunida, Arquine, 2010 (textes en espagnol et en anglais). Vous y trouverez notamment la reproduction d’une lettre de Le Corbusier adressée à González de León en 1961 à propos de son projet de Barra de Navidad.

Sources

Teodoro González de León, “Portrait d’architecte avec ville”, Rue Descartes, n°57, 2003 (en français).

Entrevistas: Teodoro Gonzalez de León, por Giuliano Pastorelli, Archidaily.mx, 19 Abril 2013.

Arquitectura, Revue d’architecture, fondateur Mario Pani, n°86

Lourdes González Franco, «Un acercamiento al Movimiento Moderno y su trascendencia en México”, dans Historia de la arquitectura el urbanismo mexicanos, vol.IV, El siglo XX, t.II, UNAM, FCE, ed. 1993, reed. 2015.

Louise Noelle (coord.), Teodoro González de León. La voluntad del Creador, Universidad de los Andes/ESCALA, Bogota, 1994

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