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La Luz del Mundo, 100% Made in Mexico?


Printemps médiatique chargé pour La Luz del Mundo. A la mi-mai, l’association religieuse avait fait la une des quotidiens nationaux après l’organisation de l’anniversaire de son dirigeant, Naason Joaquin García, dans la salle de concert du Palacio de Bellas Artes, lieu culturel emblématique de la capitale mexicaine. Cette semaine, elle fait parler d’elle à l’international, après l’arrestation de ce même leader aux Etats-Unis, accusé de viol, de pornographie infantile et de traite de personnes. L’occasion de revenir sur une organisation religieuse « nationaliste » et, pour le moins, polémique.



Révélations et népotisme sacré


La Iglesia del Dios Vivo Columna y Apoyo de la Verdad "La Luz del Mundo" a été fondée à Guadalajara en 1926, par Eusebio Joaquin González. Cet ancien soldat de l’armée constitutionnaliste mexicaine (constituée par Venustiano Carranza en 1913 pour rassembler les groupes rebelles) venait justement de se convertir à l’Eglise Apostolique de la Foi Jésus Christ lorsqu’il a sa première révélation divine. Avec son épouse, Elisa Flores, il décide alors de fonder sa propre église, à Monterrey puis à Guadalajara, dans un contexte bien particulier de l'histoire moderne mexicaine : en pleine guerre Cristera (1926-1929) qui oppose le gouvernement mexicain, anticlérical, à l’Eglise catholique.


Cherchant à se différencier le plus possible du catholicisme, le nouveau culte se déclare « chrétien restaurateur » (visant la restauration de l’église « primitive » fondée par le Christ) et refuse le principe de la Trinité. Il prend également le parti de la personnalisation à l’extrême et du « népotisme sacré ». Le fondateur, qui se rebaptise Aaron, se revendique Apôtre du Christ, un statut qui se transmet de père en fils. Son fils Samuel Joaquin Flores prendra la relève en 1964. Cinquante ans plus tard, en 2014, son petit-fils, Naason Joaquin García deviendra à son tour leader et « directeur international » de l’église familiale.


Une église “juarista”


Autre particularité de La Luz del Mundo, son respect discursif de la séparation de l’Etat et de l’Eglise (une position qui, pour certain spécialistes tels que Bernardo Barranco, en fait un « culte juarista* » et éminemment nationaliste). De fait, l’église entretient, dès ses débuts, de très bonnes relations avec le pouvoir politique local et national. Comme le souligne toujours Bernardo Barranco, elle reçoit notamment le soutien du président Plutarco Elias Calles (1924-1928) qui voit dans ces nouvelles églises chrétiennes autant de contrepoids à l’emprise de l’église catholique**. Recrutant en priorité ses fidèles parmi les secteurs populaires, très active sur le terrain social et éducatif, La Luz del Mundo soutient des écoles, des missions d’alphabétisation et distribue des bourses d’études. En 2003, Samuel Joaquin Flores –également auto-proclamé « Patriarche ibéroaméricain de l’éducation » – fonde l’Université Sämann de Jalisco, installée en plein centre-ville de Guadalajara et qui propose des licences reconnues par les autorités éducatives de l’état de Jalisco.


Sa proximité avec le pouvoir et les partis politiques locaux lui permet également d’acquérir et d’urbaniser sa base d'opération, le quartier de la Hermosa Provincia : 15 hectares de terres urbaines situés à 7km à peine de la Cathédrale de Guadalajara, cédés au fil des années quarante et aujourd’hui quasi exclusivement habités par des membres de l’église***. La Luz del Mundo compte également sur la mobilisation de ses fidèles, qui s’engagent à contribuer financièrement aux multiples dépenses de l’église et de son leader. Ainsi, entre 1983 et 1990, ces mêmes fidèles participent-ils à un projet de construction pharaonique, au centre de la Hermosa Provincia, celui du nouveau temple et siège international de La Luz del Mundo, une gigantesque ellipse pyramidale, blanche et dorée, pouvant recevoir jusqu’à 12.000 personnes.


La position de l’église vis-à-vis des femmes est, en revanche, on ne peut plus traditionnaliste. Elles ne peuvent devenir Apôtre, ni occuper des fonctions de pasteurs ; et l’organisation des tâches religieuses et communautaires est extrêmement segmentée (les femmes doivent, par exemple, prier à part). Enfin, il est bon goût, pour ces femmes, de ne porter ni maquillage ni signe ostentatoire de coquetterie et de se couvrir la tête d'un voile de dentelles, en signe d'humilité.


« 5 millions d’adeptes dans le monde »


Au fil des années, La Luz del Mundo s’est développée dans d’autres régions du Mexique. Elle s’est également internationalisée, principalement au Pérou et en Equateur, mais aussi aux Etats-Unis (notamment dans la région de San Antonio, au Texas, où la famille Joaquin possède un ranch). Sur son site internet, l’église revendique quelques 2.000 lieux de cultes et 5 millions de fidèles dans 50 pays, dont 1,5 millions au Mexique***. Néanmoins, l’Institut National de Statistique et de Géographie (INEGI) est plus nuancé****. Selon le dernier recensement général de la population, réalisé en 2010, seuls 188.326 mexicains se déclaraient membres de cette église. Sans surprise, la majorité d’entre eux (un peu moins de 37.000 personnes) résident dans l’état du Jalisco. Au podium des états « convertis », viennent ensuite le Veracruz (25.000 membres revendiqués), l’Etat de México (17.000) et Puebla (15.000). Les estimations de La Luz del Mundo à l’international sont plus floues.


L’assise de La Luz del Mundo au Mexique, au demeurant bien réelle, doit donc être relativisée. S’il ne s’agit pas de comparer cette « petite » église aux presque 93 millions de mexicain qui se déclarent catholiques en 2010, elle arrive, en nombre de fidèles, bien après les Témoins de Jehova (1,5 millions d’adeptes selon l’INEGI, toujours en 2010), les Adventistes du Septième Jour (661.878), les Presbytériens (437.690) ou les Mormons (314.932). Si La Luz del Mundo occupe une place bien à part pour son "grand âge" (93 ans) et son origine 100% mexicaine, elle est aussi, selon l’INEGI et la Direction générale des affaires religieuses du Ministère de l’intérieur mexicain (SEGOB), l’une des 3.808 églises « chrétiennes de crédo évangélique » actuellement recensées au Mexique. En bref, elle symbolise avant tout le phénomène de démultiplication des églises et obédiences religieuses en accélération depuis près d'un demi siècle. Dès lors, on peut évidemment s'interroger sur les raisons de la visibilité de cette église en particulier et de son leader.


Polémique depuis plusieurs années, La Luz del Mundo a été plusieurs fois pointée du doigt pour ses caractéristiques « sectaires », relatives au contrôle exercé sur la vie des fidèles, telles que les pratiques de mariages arrangés. Les dénonciations d’abus sexuels ne sont pas non plus une nouveauté. A la fin des années 1990, Samuel Joaquin Flores avait lui aussi du faire face à une séríe de dénonciations d'ordre sexuelles. Son père, Eusebio Aaron, avait, pour sa part, été accusé d'enrichissement illicite en 1942. ******


© Masiosarey 2019

* De façon synthétique, les principes « juaristas » (édictés par le Président mexicain Benito Juárez, 1858-1872) sont la séparation de l’Etat et de l’Eglise (les Lois de Réforme), ainsi que l’austérité et le devoir moral des fonctionnaires publics en tant que serviteurs du peuple.

** Bernardo Barranco précise que l’alliance de La Luz del Mundo avec le pouvoir politique mexicain se détériore notablement sous le mandat du président Peña Nieto (2012-2018), qui opte pour un rapprochement ostensible avec l’Eglise catholique.

*** Selon l'Institut d'information statistique et géographique de Jalisco (IIEGJ) seuls 12% des habitants des 2 sections coïncidant avec le quartier de Hermosa Provincia de Guadalajara ne se revendiquent pas évangélistes. Hermosa Provincia, qui compte environ 6.000 habitants, serait la plus importante parmi la quarantaine de congrégations de La Luz del Mundo situées dans la zone urbaine de Guadalajara.

**** Estimations datant de 2014, avant « la tournée universelle d’expansion de l’église au niveau mondial » initiée par Naason Joaquin García en 2015 (http://www.lldm.org/Historia.html). D’autres pages du site, probablement actualisées depuis, font état d’une présence de l’église dans 58 pays à travers 15.000 temples. Ces estimations se retrouvent également dans une thèse de Maitrise en sociologie présentée en 1986 par,Rodolfo Morán Quiroz (Alternativa religiosa en Guadalajara), à son tour citée dans des ouvrages anthropologiques postérieurs, ce qui contribue à brouiller la piste de l'origine de ces données.

***** A ce sujet, vous pouvez consulter les données de l'INEGI, Panorama de las religiones en México 2010. Instituto Nacional de Estadística y Geografía -Secretaría de Gobernación, México, 2011 ; ainsi que celles compilées par la Dirección general de asuntos religiosos de la Secretaria de Gobernación, SEGOB,

****** "La Luz del Mundo: Fanatismo y ostento material", Proceso, 9 décembre 2014.


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