Quel avenir pour les DREAMers ? Trois jours pour discuter de migration en compagnie de trente- huit


Quelques jours avant l’investiture de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, un groupe de jeunes mexicains, en situation irrégulière sur le sol américain et surnommés les DREAMers, ont renoué avec leurs racines au cours d’un bref voyage au Mexique. Invités à un séminaire sur les migrations à El Colegio de México, ils ont partagé pendant trois jours leurs préoccupations et leurs espoirs.

Difficile d’être d’emblée attiré par l’intitulé de la conférence, qui annonce avec emphase un séminaire-atelier sur « Une introduction à la dynamique démographique et aux politiques migratoires en Amérique du Nord et dans le triangle septentrional de l’Amérique centrale ». Et pourtant….

La question migratoire est une –sinon la– question centrale qui agite aujourd’hui la plupart des pays occidentaux. Ce séminaire a donc été, d’abord, l’occasion de mieux saisir le phénomène migratoire au Mexique : les grandes tendances qui se profilent pour les années à venir, ainsi que la perception de cette problématique du point de vue d’un pays « exportateur » de migrants. Mais il offrait aussi, et surtout, une expérience plus inédite dans ce genre d’évènement universitaire : celle d’amorcer un dialogue avec des représentants de la génération « du millénaire » des migrants mexicains : jeunes, modernes, intégrés et installés depuis de nombreuses années chez le voisin du nord.

DREAMers et DACA

Que faire lorsque des enfants ou adolescents ont été introduits illégalement par leurs parents aux Etats-Unis ? La question reste en suspens depuis 2001. La proposition de loi, nommée DREAM Act (Développement, Aide et Éducation pour les Mineurs Etrangers) a été examinée par le Congrès des Etats-Unis plusieurs fois depuis 2001, portée aussi bien par les démocrates que par les républicains.

L’entrée en vigueur de cette loi aurait dû permettre de régulariser les jeunes illégaux et leur faciliter les autorisations nécessaires pour travailler ou étudier aux Etats-Unis, pour –un jour– pouvoir finalement postuler à la naturalisation. Mais, les débats parlementaires s’éternisant, le président Obama précipite la dynamique et fait passer en 2012 un décret, le DACA (Action différée pour les arrivées d’enfants) permettant, avant tout, d’éviter la déportation des jeunes migrants (entre 16 et 31 ans, et sous certaines conditions), mais aussi de leur attribuer un permis de conduire, un numéro de sécurité sociale et une autorisation de travail. En 2012, en complément du DACA, le président Obama lance également un ambitieux programme d’aide aux parents de résidents permanents (DAPA, Action Différée pour les parents des résidents permanents et légaux), prévoyant notamment l’octroi d’une autorisation de travail pour trois ans pour ces adultes. A l’époque, l’idée était de gagner du temps, dans l’attente d’une résolution juridique et fédérale de la question migratoire. Mais le statu quo s’installe dans l’immobilisme et Barack Obama devra reconduire (et élargir) le programme provisoire DACA en 2015 : ce sera le DACA II (ou Expanded DACA).

Selon l’Institut de la politique migratoire des Etats-Unis (Migration Policy Institute), 1,2 millions d’enfants seraient concernés actuellement par le programme DACA, auxquels s’ajouteraient 275.000 jeunes supplémentaires, désormais éligibles selon les critères du Expanded DACA. A cela s’ajouteraient quelques 3,6 millions de parents répondant aux critères du DAPA *. La majorité de cette population est établie en Californie, au Texas et à New York.

En décembre 2014, plusieurs états fédérés portent plainte contre l’application du plan immigration d’Obama (United State versus Texas n°15-674). Saisie en Janvier 2016, la Cour Suprême congèlera finalement en juin dernier ce programme, faute de trouver un quelconque accord sur le sujet et infligeant par là même un cuisant revers au Président Obama.

Aujourd’hui, les DREAMers et autres DACA sont donc suspendus aux décisions que prendra l’administration Trump. Et ils sont nombreux. Aujourd’hui, il y aurait quelques 1.8 millions de DREAMers aux Etats-Unis (toutes nationalités confondues) ; et parmi eux, chaque année, 65.000 bacheliers supplémentaires désireux de s’inscrire à l’université. Les premières mesures annoncées par la nouvelle administration américaine sont de mauvais augure. De fait, dans ses scénarios les plus pessimistes, le Mexique envisage déjà le retour de presque 500.000 jeunes DACAs, qu’il faudrait alors absolument pouvoir réintégrer. Pour poser les bases d’une réponse coordonnée de la part des autorités éducatives, 80 représentants d’institutions d’enseignement supérieur et d’associations mexicaines se sont réunis début janvier pour explorer les différents défis qui se posent aujourd’hui : de la formulation de programmes de (ré)insertion universitaire jusqu’à la mise en place de procédures de revalidation et d’équivalence de diplômes…

La conférence

Retour à la rencontre du 11 janvier au Colegio de México. « Ces jeunes sont appuyés par une fondation, The Jaime Lucero Mexican Studies Institute de l’Université de la ville de New York (CUNY) » précise à Masiosarey Alberto Palma, l’un des organisateurs de l’évènement. « Au Mexique, El Colegio de México (Colmex) est une tribune évidente, parce que cela fait de nombreuses années que nos chercheurs travaillent aussi bien sur la politique bilatérale que sur les politiques migratoires et l’émigration en général », rappelle-t-il.

Dans son allocution inaugurale, la présidente du Colmex, Silvia Giorguli, elle-même spécialiste des migrations internationales, insiste également sur la longue tradition mexicaine de recherche sur les relations avec les Etats-Unis. Mais le cœur de son argumentaire est ailleurs. Car ce forum se tient à un moment particulier. En premier lieu parce qu’une conjoncture nouvelle et très défavorable pour la relation bilatérale se profile ; comme le notera également à son tour et un peu plus tard le Consul Général du Mexique à New York, Diego Gómez Pickering. Mais aussi parce que les migrants illégaux aux USA sont dans une situation toujours plus vulnérable, faute de véritable politique migratoire aussi bien du côté étasunien que du côté mexicain.

Pourtant, explique Silvia Giorguli, de moins en moins d’illégaux entrent de nos jours aux USA. Plus paradoxale encore, 78% des illégaux actuellement recensés dans ce pays y sont installés depuis plus de 10 ans. La spécialiste déplore néanmoins une politique migratoire mexicaine plus réactive qu’anticipatrice ; même si, insiste-t-elle, la société civile est très active des deux côté de la frontière, comme le prouve cet évènement. Silvia Giorguli rappelle enfin l’agenda migratoire « inversé » qui est celui du Mexique : «Nous sommes un pays qui tend à omettre la discrimination dont sont victimes ceux qui reviennent (…). Il faut pourtant traiter de front cette discrimination. Il faut avoir un discours cohérent sur ceux qui reviennent. »

Le directeur associé du Jaime Lucero Mexican Studies Institute, José Higuera López, expose ensuite les difficultés qui ont ponctué l’organisation de ce forum, en insistant plus spécialement sur les difficultés légales. L’idée de ce voyage est de permettre aux Dreamers de se familiariser avec le débat académique au Mexique, tout en se reconnectant avec leurs racines. Mais les risques sont réels. Le groupe est donc accompagné de deux avocats qui devront garantir aux intégrants de pouvoir à nouveau entrer sur le territoire américain.

Carlos Menchaca, Président du Comité de migration du Conseil de la ville de New York et lui-même d’origine mexicaine, tient, pour sa part, un discours essentiellement adressé aux Dreamers de la salle. Selon lui, la « bataille migratoire », véritable opportunité historique, se déroulera principalement dans les villes.

La suite de la discussion est animée par deux chercheurs du Colegio de México, Gustavo Vega, spécialiste de la relation Mexique-Etats-Unis et des élections dans ce pays, et Francisco Alba, économiste et auteur de nombreux articles sur l’impact du phénomène migratoire et sur les relations économiques entre les deux pays. Le premier explique comment les USA sont passés d’une vision pragmatique de la migration mexicaine, c’est-à-dire comme une opportunité d’apport de main d’œuvre (le Programme Brasero de 1942 à 1964), à une vision criminalisée du migrant. Le second insiste sur la concomitance entre l’apparition des premiers barbelés à la frontière et les négociations du Traité de Libre Échange Nord-Atlantique (NAFTA ou ALENA). Selon lui, les intérêts économiques sont passés à un second plan à partir de 2001, devancés par les questions de sécurité intérieure.

Robert Smith, professeur invité de l’Université de la Ville de New York, présente pour sa part un panorama complet des raisons qui ont amené à la victoire de Donald Trump lors des dernières élections présidentielles. Il souligne le rôle qu’ont pu jouer les nouveaux découpages électoraux, mais aussi la « narrative de la peur » liée aux migrants. Il met enfin en évidence le rôle qu’ont pu jouer les Dreamers dans l’activisme pro-migrants, en faveur de plus de pragmatisme.

Et effectivement, on comprend que les conférenciers, au-delà du potentiel public mexicain qui aurait pu être présent, s’adressent sans équivoque aux Dreamers.

Des échanges très personnalisés

En fin de matinée, les questions fusent et offrent surtout l’occasion de faire un premier tour de table. Rapidement, les questions évoquées dans les présentations universitaires sont laissées de côté pour entrer dans le vif des préoccupations des Dreamers en visite.

"Beaucoup d'entre eux viennent pour la première fois au Mexique..."

« Beaucoup d’entre eux viennent pour la première fois au Mexique. D’autres ne parlent pas l’espagnol. Ils ont rencontrés la semaine dernière leur famille» rappelle Alberto Palma. Le public se rend aussi vite compte que ces jeunes portent et représentent un débat entamé depuis bien longtemps aux Etats-Unis : que peuvent faire les Dreamers et DACA pour changer la réalité des migrants aux Etats-Unis ? Quel est leur rôle alors qu’ils ne représentent que 10% des migrants illégaux ? Quel avenir se dessine pour le mouvement des Dreamers ? Que peuvent-ils faire pour aider leur famille ou leur communauté ici au Mexique ? Bref, comment faire la différence ici et là-bas ?

En effet, il ressort rapidement que le petit groupe présent est loin d’être représentatif des millions de migrants illégaux aux U.S. Universitaires, ils sont bien conscients d’être privilégiés, « d’être dans une bulle, peu exposés à la réalité d’autres pays » (Jesús, Dreamer de New York). Et ce malgré des cheminements individuels souvent difficiles et un avenir suspendu à une décision administrative.

Que retirer de ce dialogue ? Les impressions du Mexique exprimées par ces jeunes, et qui pour le coup relèvent de la confrontation personnelle à une réalité à laquelle peu d’entre eux s’attendaient, sont illustratives des bienfaits de cette initiative. « Le pays a changé en vingt ans », « Cette visite m’a ouvert les yeux », « Plus jamais je ne me plaindrai aux US »… autant de prises de conscience qui, gageons-le, ont fait comprendre à beaucoup d’entre eux les choix de vie de leurs parents. Mais qui, aussi, leur auront donné envie de mieux connaître leur pays d’origine.

Et à ceux qui objecteraient du dérisoire de ces échanges, à l’heure des premiers décrets migratoires du Président Trump, nous répondons : c’est effectivement une goutte d’eau dans un océan, mais une goutte d’eau essentielle.

©Masiosarey, 2017

Sources :

The New York Times, Supreme Court’s Decision on Immigration Case Affects Millions of Unauthorized Immigrants, 23 juin 2016.

The New York Times, Supreme Court Tie Blocks Obama Immigration Plan, 23 juin 2016

http://www.thedream.us/

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