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  • Pascal Renaud

Voter en ligne ?


La cyberattaque « WannaCry » ou les menaces cybernétiques de la Russie semblent donner raison à la prudence du gouvernement sortant qui a « suspendu » en mars dernier le vote en ligne pour les Français de l’étranger. Nombreux sont ceux qui le regrettent comme Axelle Lemaire, ex-secrétaire d’Etat au numérique et député sortante de la troisième circonscription de l’étranger.

Le vote dématérialisé représente-t-il un véritable danger pour la démocratie ou permettrait-il comme l‘indiquait « En Marche » dans son programme de « moderniser l’image de la politique. »? [1] Pascal Renaud, spécialiste des nouvelles technologies de l'information, livre à Masiosarey une opinion sans appel: "la démocratie se mérite"!

Les électeurs qui ont voté aux primaires, de la gauche comme de la droite, ont sans aucun doute apprécié de pouvoir s’exprimer sans se rendre dans un bureau de vote éloigné, de participer au scrutin alors même qu’ils étaient en déplacement en province ou à l’étranger, et ce sans pour autant devoir faire des démarches chronophages pour donner leur procuration. Le confort du vote électronique est indéniable, mais celui-ci n’en est pas pour autant exempt de problème.

Le premier reproche qui lui est fait, et le plus évident, est celui de son éventuelle complexité technique. Effectivement, il est plus facile de voter électroniquement lorsqu’on est jeune et très habile avec un ordinateur. Toutefois cet argument générationnel est appelé à s’atténuer et à disparaître avec le temps, à mesure que les l’informatique s’insère dans nos quotidiens. Le vrai problème est, nous semble-t-il, ailleurs. Il est dans le contrôle que peut exercer le citoyen sur le vote. La possibilité de recompter les suffrages en cas de contestation. La possibilité que doit avoir tout citoyen de vérifier par lui-même que la procédure ne laisse place à aucune tricherie.

Comment vérifier un logiciel ?

En effet, combien de citoyens sont-ils capables de lire le code d’un programme informatique pour en déduire qu’aucune tricherie n’y a été introduite ? Bien sûr il peut s’en référer aux experts de son parti. Mais cela suppose que son parti dispose d’expert dans sa circonscription ou qu’il ai les moyens de les faire venir, et que ceux-ci soient capables de détecter rapidement un détournement des votes.

Et c’est là que le bas blesse. Pour que l’expert puisse contrôler le système, il faut tout d’abord que le « code source » soit accessible (le « code source » est le programme qui a été écrit par l’informaticien qui a conçu le logiciel). Il doit aussi s’assurer que celui-ci n’a pas été modifié pendant un temps limité puis reconstitué ensuite ; ce qui est le principe de certains virus qui agissent puis s’effacent sans laisser aucune trace.

L'absence d'erreur est impossible dans un programme informatique classique

Premier obstacle donc, la plupart des entreprises qui réalisent les logiciels de vote refusent de rendre public le code source de leur programme. C’est à dire qu’elles n’acceptent de vérification que de la part d’experts accrédités… Seconde limitation : si, en théorie, tous ces contrôles sont possibles, en pratique ils sont complexes et finalement n’offrent pas une totale fiabilité. Enfin, à supposer que les experts puissent contrôler les logiciels de vote, qui va contrôler les experts ? S’il était si simple de vérifier un logiciel, nous n’aurions pas à subir les fréquentes mises à jours de sécurité de nos navigateurs…

En fait, aucune méthode informatique n'assure que les votes ne seront pas manipulés. Pire encore, même s'il n'y a pas de volonté de manipuler, il est impossible de démontrer scientifiquement, mathématiquement, que le résultat fourni par la machine est sans erreur. Il est même facile de montrer que l'absence d'erreur est impossible pour un programme informatique classique.

Avec le vote par internet, rien ne permet de garantir que des voix n'auront pas été achetées

Pire encore, en ce qui concerne le vote par internet, rien ne permet de garantir que des voix n'auront pas été achetées. Et n'oublions pas que, si jamais des achats étaient mis en évidence à l'étranger, la justice française serait bien en peine de les réprimer. Quant au piratage par la Russie de Poutine, c'est une hypothèse d'autant plus vraisemblable que les Russes sont parmi les puissances les plus compétentes et les plus actives dans le domaine de la cyberattaque et que l'actualité récente semble confirmer cet état de fait.

Nous souffrons déjà trop des effets dévastateurs des fausses nouvelles et de la propagation de théories du complot. Il est donc essentiel de redoubler de vigilance sur ces questions touchant à la légitimité même d’un processus électoral, pour que les citoyens ne soient pas conduits non seulement à se détourner des débats politiques mais à rejeter le résultat des élections.

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai participé aux dépouillement des urnes et j'ai pu apprécier à quel point nos concitoyens attachent du prix à ce que chaque bulletin soit compté et recompté publiquement, à ce que tout le processus soit contrôlable par tout un chacun et à ce que les tricheries deviennent ainsi presque impossibles. Aucune autre méthode ne permet un contrôle d’une telle qualité.

Pour ma part, j'attends du futur gouvernement qu'il s'engage à refuser définitivement tout vote au travers d'une machine quelqu’en soient les qualités supposées. Je souhaiterais que ce principe soit inscrit dans la constitution.

Tant pis pour les paresseux, ils devront, pour voter, faire un effort. La démocratie se mérite.

Pascal Renaud

Pascal Renaud est spécialiste des nouvelles technologies de l’information. Chef de la Mission informatique de l’ORSTOM (IRD) entre 1987 et 1995, il a participé à la mise en place des premiers relais de l’internet dans une dizaine de pays africains (projet RIO.net). En 1995, il rejoint l’UNITAR (Institut des Nations unies pour la formation et la recherche), où il crée le programme « Société de l’information et développement ». Chercheur à l’IRD, spécialiste des incidences des usages des TIC dans les sociétés en développement, il collabore avec des équipes de recherche mexicaines depuis 2010 (il a ainsi été représentant de l’IRD au Mexique en 2014). Pascal Renaud vit actuellement entre la France et le Mexique.

Sur ce sujet on pourra se référer au rapport du Sénat

[1] Le Monde, 6 mars 2017

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