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Organiser une loterie et "Dar el avión"



Conférence de presse 17/09/20

Comment s'est déroulé le tirage au sort de l'avion présidentiel mexicain le 15 septembre dernier ? Et qui a remporté le gros lot ? La presse francophone est restée relativement discrète sur cet évènement qu'elle qualifiait pourtant "d'insolite" en janvier dernier, date de son annonce. Les résultats du tirage au sort resteront donc confidentiels pour le lectorat francophone qui, il faut bien l'avouer, ne semble pas plus intéressé que cela. Ceux qui veulent en savoir plus doivent se reporter aux sources officielles, aux journaux nationaux ou encore aux réseaux sociaux qui eux, en revanche, ont largement contribué à diffuser une information... qui reste néanmoins floue.


Une annonce "insolite" en janvier 2020


Les médias mexicains avaient démarré au quart de tour lorsque, le 17 janvier dernier, le président de la République, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), avait émis l'idée d'organiser un tirage au sort pour attribuer l'avion présidentiel mexicain, cloué au sol depuis 2018 et en attente d'un acquéreur. Une occurence folle et une déclaration précipitée, pouvait-on lire alors. Pourtant, c'était méconnaître l'opiniâtreté du président, qui, en l'espace d'une semaine, a réussi à imposer son idée : une grande loterie nationale avec un seul et unique prix de 70 tonnes et de 35 mètres d'envergure!


En janvier, les médias français se piquent évidemment pour cette nouvelle insolite. Dans sa rubrique "T'as vu?", le quotidien gratuit 20 minutes conclut alors sur une note d'humour, "L'heureux gagnant devra avoir de la place dans son garage", ce qui place la nouvelle au rang de bizarrerie. Même stupéfaction chez Le Dauphiné, qui reprend lui aussi l'idée du casse-tête annoncé pour le lauréat, lorsqu'il devra garer un tel engin qui, d'ailleurs, ne trouve toujours pas d'acquéreur. RTL, plus sobre, qualifie cette "tombola pour gagner l'avion du président" de "curieuse proposition", avant de rappeler que les gains ainsi récoltés seront versés aux programmes sociaux du gouvernement, sans plus de précisions. BFMTV souligne, pour sa part, une "idée peu réalisable". En effet, s'interroge le média, qui pourrait entretenir un tel lot?


Plus sérieux, Le Figaro profite de la note pour faire un point sur le profil du président mexicain et de son gouvernement. Le président "socialiste" -Le Figaro cite Jesús Ramirez Cuevas, présenté comme le porte-parole du gouvernement, qui qualifie le projet présidentiel comme proche des "social-démocraties du nord de l'Europe"- ne prend pas son électorat par surprise : il avait clairement annoncé pendant sa campagne son intention de se débarrasser de cet avion présidentiel. Le quotidien français rappelle que ledit avion a été acheté par l'ancien président Felipe Calderon en 2012 pour 218 millions de dollars. C'est donc pour renflouer les caisses de l'Etat, que López Obrador annonce donc, le 27 janvier, que la loterie nationale émettrait 6 millions de billets de loteries, pour un coût unitaire d'environ 24 euros. La voix du nord insiste, quant à elle, sur l'austérité du président mexicain, qui aurait déclaré que jamais il ne volerait dans l'avion présidentiel. Le quotidien du nord, à l'unisson de l'article publié dans The Guardian, précise également que des prêts sont en cours pour cet avion.


La nouvelle est tellement insolite qu'elle est même relayée par Tahiti News, qui reprend la note de Le Figaro. Pourtant, 9 mois plus tard, les résultats du tirage au sort n'ont guère mobilisé les médias francophones.


Les heureux gagnants


Difficile de leur reprocher cette discrétion. Les conditions du tirage au sort se sont notablement complexifiées au fil des mois et l'annonce des résultats, lors de la conférence de presse matinale du président de la République du 17 septembre dernier, a été peu lisible. Le billet d'humeur de Guillaume Erner, dans la matinale de France culture, montre bien, sur un ton légèrement sarcastique, la complexité du chemin pris pour se débarrasser de l'avion présidentiel tout en faisant appel à la philanthropie populaire : "Faire une tombola, permettant de payer la maintenance de l'avion, en attendant que l'on vende ce fichu Boeing, tout en en donnant le surplus des gains au système de santé". L'éditorialiste poursuit en expliquant que, puisque les billets ne se sont pas vendus, l'Etat a été obligé d'en acheter... pour 24 millions de dollars. La conclusion est implacable : "En somme, pour enrichir l'Etat, le président mexicain a décidé de l'appauvrir".


RFI souligne, lui aussi, le fait que l'idée du gouvernement fédéral mexicain n'a pas fait "recette". Les billets ne se sont pas vendus, explique la radio internationale, et ce même si le lot a changé de nature. Alors qu'en janvier, il s'agissait de gagner un avion -ce qui aurait pu grandement compliquer la vie du futur lauréat-, les nouvelles modalités de cette loterie mettaient en jeu 100 lots de 20 millions de pesos chacun (environ 770.000 euros). RFI poursuit sa note sur un bilan critique de l'action gouvernementale de l'actuel président mexicain en matière de sécurité et d'économie.


Pour en savoir plus, il faut faire un détour par la presse anglosaxonne. The New York Times revient sur le déroulé de l'affaire sur un ton moins amusé que critique. Dès le début de l'article, tout est dit : Duncan Wood, directeur de l'Institut pour le Mexique du Wilson center, affirme que même un épisode de la série BlackMirror n'oserait porter un tel scénario à l'écran. Le journal rappelle également la soirée de février 2020, lors de laquelle des entrepreneurs avaient été invités par le président à manger des tamales et à acheter des billets de la fameuse tombola. L'édition de CNN est plus factuelle. Le 11 septembre, "seuls" 4,2 millions de billets de loterie avaient été vendus (sur les 6 millions émis) ; l'Etat avait alors dû acheter un million de billets supplémentaires, pour les distribuer ensuite aux hôpitaux et aux centres médicaux, qui participaient ainsi à cette inusuelle loterie. La version de Reuters va dans le même sens. Selon l'agence, les six millions de billets ont finalement été vendus, mais l'opération avait des allures de course contre la montre et le gouvernement mexicain a dû acquérir une partie des billets. Reuters raconte également la cérémonie de tirage au sort, qui comptait avec une forte présence enfantine, mais ne dit pas qui a gagné, les lauréats restants anonymes. Au final, que savons-nous donc de cette loterie ?


En matière de résultats, il faut se fier à la conférence du matin du 17 septembre 2020 du président mexicain, qui comptait -ce jour-là- avec la participation du directeur de la loterie, Ernesto Prieto. Ainsi y apprend-on que 78,09% des billets émis ont été vendus, soit 4.685.800 billets, pour un total de plus de 2 milliards de pesos (2.342.900.000 pesos). Le président mexicain précise ici qu'il ne s'agit que d'un début : au final, ce sont plus de 4 milliards de pesos qui seront reversés au secteur public, car c'est ce que rapportera l'avion une fois vendu (celui-ci étant toujours à la vente). En ce qui concerne la répartition des 100 prix (pour un montant total de 2 milliards de pesos), celle-ci apparait extrêmement sectorialisée : 42 prix ont été gagnés par des entrepreneurs (largement mobilisés par le président, comme nous l'expliquait The New York Times) et 5 par des syndicats. Les syndicats, nous explique le président, reverseront les gains à leurs travailleurs; et certains entrepreneurs redirigireront les leurs vers des fondations privées (à ce titre 8 écoles de zones marginalisées seront appuyées). Le reste des prix va à des programmes sociaux et publics. La Loterie nationale a remporté 16 lots de 20 millions dont les gains reviendront à l'assistance publique. Le secteur santé a remporté pour sa part un total de 37 prix (740 millions de pesos) : 13 d'entre eux canalisés via l'INSABI au profit d'"hôpitaux Covid-19", et 24 autres qui correspondent aux billets invendus. Car, nous explique-t-on, les invendus ont été réassignés à des hôpitaux et des centres de soins, qui ont ainsi pu prendre part au tirage au sort. La grande inconnue de la communication gouvernementale reste toutefois la chance rencontrée par les citoyens mexicains qui, selon certains calculs, auraient acquis autour de 15% des billets. Il y a-t-il des gagnants parmi la population civile? Ou l'idée est-elle justement que ce mode original de financement du secteur de santé nous rend tous gagnants, collectivement?


Une opération étonnante et un résultat en demi-teinte, car il illustre que, en matière de tirage au sort comme dans la vie, les "entrepreneurs" se trouvent dans le camp des grands chanceux; ils récoltent ici presqu'un prix sur deux. Assurément, de quoi faire réfléchir sur l'inégalité de la distribution des ressources au Mexique. Et si dans une interprétation plus symbolique, les particuliers sont inclus dans la catégorie des "entrepreneurs", alors le sens de cette nomenclature a de forts relents d'un corporativisme à la mexicaine que l'on pensait en voie de disparition.


© Masiosarey, 2020


Pour ceux qui aiment les maths et qui n'ont pas peur de n'y plus rien comprendre, le mathématicien mexicain basé a Berlin, Raúl Rojas, publiait la semaine dernière son propre calcul des différentes dimensions de cette opération gouvernementale.

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