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T-MEC, la telenovela… Semaine 17 au 23 juin 2019


Mercredi 19 juin, le sénat mexicain a ratifié par 114 voix contre 4 (et 3 abstentions) le nouvel accord de libre-échange nord-américain. La balle est maintenant dans le camp du Canada et des Etats-Unis, dont les Congrès et Parlements respectifs doivent, à leur tour, approuver le texte. Si de nombreux secteurs se félicitent de cette signature mexicaine, d’autres voix sont plus circonspectes, tant sur les clauses de l’accord que sur son contexte, désormais marqué par la politique de l’incertitude menée par Donald Trump… L’occasion pour notre revue de presse hebdomadaire de revenir sur le « possible » avant-dernier acte d’un feuilleton qui a passionné les médias mexicains et francophones pendant près de deux ans.

Flou médiatique sur le fond et… sur la forme

Après une tel engouement médiatique pour les négociations commerciales tripartites, la couverture de cette quasi-résolution est, admettons-le, quelque peu décevante. Evidemment, seul le Mexique a, pour le moment, ratifié le nouvel accord, qui ne peut donc encore prendre effet. Toutefois peu d’articles se penchent sur les implications concrètes de ce texte et ses différences de fond avec le traité qu’il doit remplacer, le vilipendé TLCAN. Autre motif d’étonnement, l’absence d’identité claire et forte de cet accord pourtant tant publicité : T-MEC pour les hispanophones et… les suisses (Le Temps, La Tribune de Genève, Le Matin) ; AEUMC (ou ACEUM) pour la plupart des médias francophones, dont les québécois ; USMCA pour les anglophones et pour l’agence Reuters... et, tout cela, sans qu’aucun de ces sigles ne soit particulièrement convaincant. Archivistes et observateurs du monde entier, accrochez-vous !

Lorsque Donald Trump, Justin Trudeau et AMLO sont… d’accord

Si les divers intitulés de cet accord traduisent un certain flou (tactique) quant à la hiérarchie des forces en présence, sa réception par les gouvernements des trois pays concernés est, elle, sans équivoque.

Le Monde et L’Expansion relaient ainsi la satisfaction du président mexicain Andrés Manuel López Obrador –pour qui ce traité «signifie des investissements étrangers au Mexique, des emplois au Mexique, un accès au marché américain pour nos produits» –, mais aussi celle de son homologue étasunien, Donald Trump, qui s’est fendu pour l’occasion d’un joli tweet de félicitations. Comme le rapporte l'hebdomadaire Proceso, le président étasunien s’est également réjouit de l’enthousiasme mexicain (“México está entusiasmado”), suite au vote quasiment unanime de son Sénat en faveur du traité. Pour sa part, et dans le même esprit de liesse, Milenio raconte la chaleureuse rencontre du Premier ministre canadien Justin Trudeau et du secrétaire des finances étasunien, Steven Mnuchin, avec l’Ambassadrice du Mexique aux Etats-Unis, Martha Bárcena.

Le Journal de Montréal, 24 Heures, L’Expansion, Libération ou Le Soir insistent, quant à eux, sur l’exemplaire (et exceptionnel) front commun Etats-Unis/Canada pour défendre cet accord commercial trilatéral, « un an après le spectaculaire clash du G7 au Québec » qui avait permis à Donald Trump et à Justin Trudeau de manifester leurs désaccords à la face du monde. El Financiero va tout de même un peu plus loin et explique que, pour des raisons de calendrier parlementaire, les législateurs canadiens ne pourront pas examiner (et, sans trop de suspens semble-t-il, approuver) ce traité avant la rentrée, le 16 septembre prochain. Mais, pour le moment, comme le notent également La Presse et Le Journal de Montréal, Justin Trudeau ne semble pas franchement pressé et serait bien décider à laisser les Etats-Unis avancer les premiers.

L’inconnue démocrate

Du côté étasunien la route s'annonce plus chaotique. Pour commencer, La Presse et Le Journal de Montréal rappellent que le processus de révision législative n’est pas encore lancé. Par ailleurs, avance El Universal, tout indique que les démocrates feront payer très « cher » leur approbation de ce traité promu par Donald Trump. Car, voilà le hic : les démocrates étasuniens. Majoritaires au Congrès, et donc incontournables pour ratifier le T-MEC/AEUMC/ACEUM/USMCA, ils sont également bien décidés à ne pas faciliter la tâche à Donald Trump, plus encore alors que celui-ci vient de lancer sa campagne pour une réélection.

El Economista explique que les objectifs démocrates peuvent se résumer en quatre points : garantir le respect de la législation du travail étasunienne et consolider les droits des travailleurs dans la région, renforcer les règles de protection de l’environnement et diminuer les périodes d’exclusivité des patentes médicales. El Diario, de Ciudad Juárez, rapporte que la leader démocrate de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, a d’ores et déjà désigné huit congressistes pour négocier un accord sur ces questions avec Robert Lighthizer, le représentant au Commerce des États-Unis.

Parallèlement, poursuit El Economista, Nancy Pelosi n’exclut pas d’exiger des révisions au texte avant son approbation. Seulement, la toute récente ratification de ce même texte par le Mexique rend cette « menace » beaucoup moins crédible. Car pas question, dit le Mexique, de voter à nouveau un texte renégocié. Le Mexique, poursuit El Economista, a déjà pris en compte les exigences démocrates en préparant et en s’engageant sur l’Annexe 23-A du traité (qui traite notamment des négociations collectives) ; il donc faudra trouver d’autres façon de canaliser les demandes démocrates : des lettres, des accords parallèles… n’importe quoi, mais pas un texte revisité.

El Diario fait tout de même remarquer que personne, et surtout pas les démocrates, n’ont intérêt à faire trop traîner les choses, afin que ces négociations ne débordent pas sur la campagne présidentielle de 2020. Les deux Chambres trouveront-elles donc, malgré tout, le temps de ratifier le traité avant la pause parlementaire d’août ? Suspens.

Quid du traité ?

Les démocrates ont-ils raison de se préoccuper ? A en croire 24 Heures, peut-être. En effet, nous dit le journal suisse, Donald Trump estime désormais que ce traité mettra les trois pays « dans une position où nous ne nous faisons plus concurrence mais nous concourrons contre le reste du monde». Le T-MEC/AEUMC/ACEUM/USMCA est-il si différent de l'Aléna, l'accord de libre-échange « injuste et tueur d'emplois américains » en vigueur depuis 1994 ?

Ce (long) texte de 1.388 pages –disponible sur la plateforme internet du gouvernement mexicain pour les plus courageux– défend sans aucun doute une perspective plus protectionniste que le TLCAN nous explique Pablo Álvarez Icaza dans sa chronique pour El Universal.

Proceso et El Economista, eux, n’ont apparemment pas lu les 1.388 pages du traité et relaient tel que le communiqué du Ministère mexicain de l’Économie, qui se félicite du « message clair » envoyé par le pays « en faveur d'une économie ouverte et d'une intégration économique approfondie dans la région». L’autre motif de réjouissance du Ministère de l’économie : les chiffres records enregistrés en matière de commerce avec les Etats-Unis et le Canada : sur les quatre premiers mois de 2019, le Mexique est –pour la premier fois de son histoire– devenu le 1er partenaire commercial des Etats-Unis, devant le Canada et la Chine… chaque jour explique The New York Times en espagnol, quelques 1,7 milliards de dollars traversent la frontière Mexique-Etats-Unis. Magnifique. Mais, n’était-il pas question de diversifier nos partenariats ?

Le communiqué du Ministère mexicain de l’Économie fait une brève référence aux nouveaux chapitres du T-MEC (commerce digital, combat contre la corruption, bonnes pratiques de régulation, compétitivité, coopération le développement des petites et moyennes entreprises) et aux chapitres actualisés (règles d’origine, textile, administration douanière…), pour se reconcentrer rapidement sur l’essentiel : ce nouveau traité apportera de la… certitude. Car, que l’on se le dise, qui dit traité, dit règles et donc prévisibilité.

Même son de cloche du côté des entrepreneurs et de certains experts. Proceso cite le président du Consejo Coordinador Empresarial (CCE) qui voit, lui aussi, dans ce traité un pas important pour générer de la certitude et, surtout, un levier qui pourrait bien transformer l’Amérique du Nord dans la région la plus compétitive de la planète.

El Financiero célèbre, de son côté, les avancées réalisées en matière de droits collectifs des travailleurs. Comme l’explique El Diario, à la différence du défunt TLCAN, le nouveau traité introduit le droit du travail et de l’environnement dans le corps de son texte, et non plus dans le cadre d’accords parallèles ; ces questions seront donc désormais soumises aux mêmes mécanismes d’arbitrage que les questions commerciales classiques. Surtout, le T-MEC oblige le Mexique à réformer son droit du travail, en commençant par une révision de fond des contrats collectifs dans un laps de temps de 4 ans. Selon El Financiero, quelques 700.000 contrats collectifs devront être évalués d’ici 2023. Selon le sous-secrétaire au travail, Alfredo Dominguez Marrufo, cité par El Universal, il s’agirait plutôt de 550.000 contrats. Dans tous les cas, c’est un vrai défi.

Toujours à ce sujet, El Universal donne la parole à Pedro Haces Barba, le secrétaire de la Confédération autonome des travailleurs et employés (CATEM), qui regroupe quelques 1.100 syndicats. Pedro Haces Barba se félicite donc, lui aussi, de la ratification du T-MEC, qui avec l’approbation de la réforme de la loi du travail, « ouvre une nouvelle période pour le syndicalisme mexicain ».

Le club des pessimistes

Toutefois, s’aventure El Financiero, il existe aussi des législateurs qui considèrent que le TMEC n’est « peut-être pas le meilleur accord commercial qui soit ». L’économiste Ruiz Nápoles, interrogé par El Pais, explique pour sa part qu’aucune des nouvelles clauses du traité n’est véritablement « bénéfique » pour les mexicains. Le seul point positif de ce processus est, toujours selon lui, que les négociateurs mexicains ont réussi à sauver certaines des clauses du TLCAN avantageuses pour le pays, et ce malgré les réticences de Donald Trump.

Ce sont finalement les versions espagnoles de sites anglophones, la BBC Mundo (reproduit par Animal Politico) et CNN en espagnol, qui offrent les panoramas les plus complets du contenu et des probables effets de ce traité.

Ainsi apprend-t-on que les règles commerciales régissant les secteurs de l’énergie, des télécommunications et de l’agriculture ne changeront pas fondamentalement, et que les Etats-Unis continueront à subventionner leurs exportations de maïs. Le secteur pharmaceutique sera, pour sa part, mieux protégé contre les médicaments génériques et biosimilaires, ce qui risque d’aboutir à une hausse des prix pour les consommateurs des trois pays. De la même façon, des protections « sans précédent » en matière de propriété intellectuelle seront également établies, sans qu’aucun média ne développe plus ce chapitre.

En ce qui concerne l’industrie automobile, deux modifications essentielles sont à retenir : d’une part, un durcissement des « règles d’origine » et, d’autre part, l’introduction d’un palier de rémunérations des ouvriers. En effet, selon ce nouveau texte, ce ne seront plus 62,5% des pièces d’une voiture qui devront avoir été produites dans un des trois pays signataires (la fameuse « règle d’origine »), mais… 75%. Dans le cas contraire, l’importation de ces automobiles d’un pays à l’autre sera taxée. Toutefois, c’est la nouvelle clause sur les salaires qui sera sans doute la plus compliquée à appliquer pour les entreprises mexicaines. En effet, 40% à 45% d’une voiture produite pour exportation devra désormais avoir été fabriquée par des ouvriers gagnants au moins… 16 USD (un peu plus de 300 pesos) par heure. Comment prendre un tel virage ? Comme le constate El País, l’industrie automobile mexicaine, un des grands moteurs de l’économie nationale, a sans doute été le secteur qui a dû faire le plus de concessions sur l'autel de l'intégration économique régionale.

El Universal explique que le secteur du transport routier mexicain a, lui aussi, été une monnaie d’échange dans la négociation du T-MEC. Selon le nouvel accord, les Etats-Unis pourront donner et retirer des permis d’entrée sur son territoire de façon discrétionnaire ; et cela sans réciprocité, puisque les entreprises de transport autoroutier étasuniennes continueront, elles, à pouvoir effectuer de longs trajets sur le territoire mexicain. Selon la CANACAR, la Chambre National de Transport routier de charge, 3.800 entreprises mexicaines sont aujourd’hui menacées par ces nouvelles règles du jeux. A ce jour, 581 permis d’entrée ont été délivrés par les autorités étasuniennes. Il est probable, dit la CANACAR, qu’aucun nouveau permis ne soit autorisé, et que certains disparaissent. Il y a 20 ans, poursuit l’organisation professionnelle, de larges concessions avaient été donnée aux grandes entreprises de livraisons UPS et DHL, alors que leurs homologues mexicaines s’étaient vues refuser l’accès au marché étasunien. Une fois encore le Mexique a cédé.

Du coté canadien, nous expliquent L’Expansion et Le Monde, une importante concession a –finalement et après d’âpres négociations– été faite dans le secteur laitier. Au grand dam des producteurs locaux, ce pays devrait diminuer les subventions et ouvrir 3,5 % de son marché laitier, évalué à 16 milliards de dollars, à la production étasunienne (de produits laitiers, mais aussi de volailles et d’œufs). En échange, le Canada pourra lui aussi exporter plus de produits laitiers aux Etats-Unis, mais aussi des dérivés de la cacahuète et un quota annuel de sucre.

L’esprit (légèrement anti-chinois ?) du traité

Deux autres nouveautés, bien particulières, ont retenu l’attention de CNN en espagnol. La première établit que les partenaires doivent s’informer mutuellement avant de signer d’autres accords de libre échanges avec des « pays qui ne respecteraient pas les conditions du libre marché » (suivez notre regard). Le non-respect de cette clause ouvre automatiquement la possibilité de retrait pour le ou les partenaires insatisfaits.

La seconde vise à dissuader les « manipulations monétaires ». Etant donné que les trois pays signataires opèrent depuis longtemps, et sans heurts, selon un régime de change flottant, CNN en déduit qu’il s’agit d’un message envoyé à certains pays tiers qui, eux, ne respecteraient pas le jeu des changes flottants et maintiendraient leur devise sous-évaluée afin de favoriser leurs exportations. La Chine est évidemment visée, quoique cela fasse quelques années qu’elle n’est pas intervenue ostensiblement sur le marché des changes à des fins commerciales… mais pas qu’elle.

La Presse rebondit justement sur ce nouveau cheval de bataille de Donald Trump : les taux de change « injustes ». Cette dénonciation a pris une nouvelle dimension la semaine dernière, dépassant largement l’accord de libre-échange nord-américain, et après l'attaque de Donald Trump contre le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. Les mesures courantes de politique monétaire pourraient-elles désormais susciter des représailles américaines, c’est à dire des droits de douane compensatoires ? Faut-il voir là la menace d’une nouvelle guerre des monnaies, se demande le quotidien québécois, susceptible d'éprouver davantage l'économie mondiale ? La proposition de Donald Trump est à l’étude jusqu’à la fin de la semaine.

Certitudes, vous avez dit certitudes ?

© Masiosarey, 2019


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