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Le pays des 2.000 fosses. Semaine du 30 avril au 5 mai 2019


Jeudi 2 mai, veille de la journée mondiale de la liberté de la presse, le fondateur de la radio communautaire Estéreo Cafetal, la Voz Zapoteca, Telesforo Santiago Enriquez a été abattu à Juchitán dans le sud de l’état de Oaxaca. Cette coïncidence macabre n’a pas manqué d’être relevée par de nombreux médias francophones.

RFI (04/05/2019) rappelle ainsi que Telesforo Santiago Enriquez est, à ce jour, le sixième journaliste assassiné depuis que le président López Obrador a assumé le pouvoir en décembre dernier, et le quatrième depuis le début de l’année. A ces meurtres s’ajoutent, nous dit la radio française, les agressions, menaces et attentats contre les journalistes ou les locaux des médias qui se poursuivent dans un climat d’impunité vertigineux : 90% des cas dénoncés ne sont pas élucidés rappelle RFI.

Pour leur part, L’Orient-Le Jour, La Tribune de Genève, FranceTVInfo ou encore Libération reprennent la même note de l’AFP et reviennent plus en détails sur les conditions de cet assassinat : suite à une embuscade dans un quartier de Juchitán de Zaragoza, petite ville de 75.000 habitants à une centaine de kilomètres de la frontière avec l'état du Chiapas, en plein après-midi. Les médias francophones relaient presque tous la déclaration, en forme de cruelle constatation, de sa nièce au micro de Radio Formula : "il a été tué par des tirs au niveau de la bouche et du cœur".

Le positionnement critique de Telesforo Santiago Enriquez, qui était également professeur et promoteur de langues autochtones (principalement le zapotèque), est également rappelé, via le communiqué de la Commission nationale des droits de l'homme diffusé le lendemain du meurtre : "Dans ses émissions radio, Santiago Enriquez faisait part de ses analyses et critiquait le gouvernement, il avait récemment dénoncé publiquement les autorités municipales (de San Agustín Loxicha, ndlr) pour détournement présumé de fonds". Le scénario, malheureusement devenu classique, des abus, des menaces, de la violence et de l’impunité est donc posé.

Distance oblige, les médias francophones sont en revanche un peu moins précis en termes géographiques. La radio communautaire Estéreo Cafetal n’est pas basée à Juchitán, mais à San Agustín Loxicha, une petite municipalité majoritairement zapotèque de la Sierra Sur de Oaxaca (à trois heures de routes de montagne de Pochutla ou de Puerto Escondido). C’est d’ailleurs pour cette raison que c'est le bureau régional (basé à Puerto Escondido) du Ministère public de l’état de Oaxaca qui est maintenant en charge de l’enquête.

La liberté de la presse au Mexique : un panorama préoccupant

Le quotidien libanais L’Orient - Le Jour est le seul à reproduire l’intégralité de la note AFP et à donner ainsi un nom aux trois autres journalistes assassiné en 2019 : Santiago Barroso (journaliste pour l'hebdomadaire en ligne Contraseña, abattu le 16 mars à son domicile dans l'Etat de Sonora), Jesús Ramos Rodriguez (journaliste de radio tué le 9 février dans l'Etat de Tabasco) et Rafael Murua (lui aussi directeur d’une radio communautaire, tué le 21 janvier dans l'Etat de Basse-Californie).

Le quotidien La Presse choisit, quant à lui, de revenir sur le dernier classement mondial des pays respectant la liberté de la presse, publié mi-avril par l’organisation Reporters sans frontières. Citant le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, le quotidien canadien constate un recul «extrêmement préoccupant» pour la liberté de la presse dans le monde. Un recul « qui s'explique en partie par la détérioration enregistrée dans des zones normalement plus vertueuses sur ce plan » ; telles que les « Amériques » et plus particulièrement le Nicaragua, le Brésil, le Vénézuela et… le Mexique, ou –toujours selon RSF– la collusion entre le crime organisé et certains acteurs politiques et administratifs représente une grave menace pour la sécurité des travailleurs de l'information. Selon le classement 2019 de RSF, le Mexique arrive ainsi en 144e place sur 179, juste avant la République Centrafricaine, mais après le Pakistan, le Soudan ou la Birmanie.

Parce qu'il ne faut jamais baisser les bras, l’ensemble des médias francophones consultés insistent sur les déclarations du gouvernement mexicain, à la fin du mois de mars dernier, annonçant le renforcement du mécanisme de protection des journalistes. A suivre donc…


Le Prix Breach/Valdez de journalisme et des droits de l’homme

En attendant, et parce que l’exercice du métier de journalisme au Mexique est devenu inacceptablement dangereux depuis trop longtemps déjà, plusieurs agences des Nations Unies, les ambassades de France et de Suisse, l’AFP et Reporters sans frontières, ainsi que l’Université Iberoamericana à travers son programme "Presse et Démocratie", ont décidé de célébrer le 3 mai en récompensant le travail journalistique d’enquête, rigoureux et innovant et, in fine, cette nouvelle génération de journalistes mexicains qui résiste au climat délétère qui épuise la profession.

Comme le rappelle L’Express, la première édition de ce prix, nommé en hommage à deux des journalistes assassinés en 2017, Miroslava Breach et Javier Valdez, s’est tenue en 2018 (voir notre article «Personne ne devrait mourir pour avoir fait son travail»). Cette année, c’est un travail collectif, porté par une équipe de sept journalistes mexicains et américains et une quinzaine de collaborateurs, qui a été récompensé par le jury. “El país de las 2000 fosas” (Le pays des 2.000 fosses) est le résultats d’une année et demi de recherches et de systématisation, pour parvenir à identifier, localiser et cartographier les fosses communes clandestines qui se sont multipliées à travers le pays à partir de 2006.

Un travail éprouvant, car les autorités mexicaines n'ont tenu aucun registre systématique des excavations réalisées au fil des années et, surtout, parce que l'équipe s'est retrouvée confrontée à la violence dans sa manifestation la plus brutale, mais aussi à l'inconcevable. Pourquoi, en effet, faire disparaître des corps alors que l'impunité est totale ou presque? Pourquoi nier aux victimes une sépulture et, plus encore, toute trace de leur passage sur terre?

Un travail innovateur également, car le reportage, en ligne sur les deux plateformes d'information digitales adondevanlosdesaparecidos.org et quintoelab.org depuis le 18 novembre 2018, est accompagné d'une cartographie désagrégée par états et contextualisée. Nous vous en recommandons évidemment la lecture, dans ses versions espagnole ou anglaise.

Cette année, le jury du Prix Breach/Valdez a également récompensé trois autres enquêtes journalistiques, en attribuant une mention honorifique au journaliste Carlos Omar Barranco, pour son reportage “Los Desplazados” (publié le 3 septembre 2018 par Norte Digital et Revista Norte), ainsi que deux mentions spéciales : à Laura Castellanos, pour son article “Estos 108 mexicanos fueron asesinados por defender nuestros bosques y ríos” (publié le 14 novembre 2018 par mexico.com) et à Alejandra Guillén, pour l’article “Los desaparecidos de Jalisco” (initialement publié en podcast, en avril dernier, et aujourd'hui devenu un audio-livre).


©Masiosarey, 2019

El país de las 2000 fosas”, Alejandra Guillén, Mago Torres, Marcela Turati, David Eads, Erika Lozano, Paloma Robles y Aranzazú Ayala, adondevanlosdesaparecidos.org / quintoelab.org, 18 de noviembre de 2018.


#Médiasfrancophones #Libertédelapresse #PrixBreachValdez

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