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Un archevêque business man


Les dons des fidèles de l’ermitage de la Guadalupe étaient-il détournés, comme le dénonçait le franciscain fray Francisco de Bustamente ? L’accusation était lourde ! Qu’en est-t-il vraiment ?

« … y que las limosnas que allí se daban, sería mejor convertirlas en pro de los hospitales desta ciudad, mayormente el de las bubas, por haberle quitado la mayor parte de la renta que él tenía ; y que las dichas limosnas que se daban a la ermita de Guadalupe, no sabían en que se gastaban ni consumían… ».

Informe (f.10r)

Six ans après l’accusation contre Bustamente (voir Masiosarey), un Informe –une enquête interne– est levé contre Alonso de Montufar (AGI 279, 1562). Et, cette fois-ci, les témoins –des chanoines, des commerçants, des mineurs– témoignent contre l’archevêque. L’enquête de 1562, incroyable source pour l’historien, permet ainsi de mettre en lumière la manière dont l’archevêque utilise tous les ressorts de sa fonction, de son influence et de la machine administrative et judiciaire ecclésiastique (comme le tribunal de l’inquisition) pour développer ses affaires personnelles. En business man averti, il investit dans des affaires locales et internationales juteuses qui lui permettent de doubler, voire de tripler sa mise. Il lève les fonds nécessaires à ces investissements à travers de nombreuses combines. Il profite aussi de l’immense pouvoir que lui confère la responsabilité de la levée du diezmo, l’impôt de l’Église dont le recouvrement est alors renforcé, parallèlement à l’impôt régalien, exerçant une pression toujours plus forte sur les populations indiennes. Ainsi, Alonso de Montufar apparaît-il comme un homme d’affaires redoutable, un véritable prédateur.

Constituer son capital au XVIème siècle

D’abord, l’archevêque de México exige des communautés indiennes les plus riches de la vallée, comme Texcoco et Xochimilco, un tribut pour lui-même : bois, maïs, tout ce qui sert à la maintenance de sa maison et de son écurie. Celles-ci, ironie de l’histoire, ont d’ailleurs été construites sur l’ancien temple de Tezcatlipoca, le terrible soleil nocturne des anciens habitants de Mexico ! En réalité, ces pratiques sont fort répandues dans le microcosme des fonctionnaires de la Monarchie Catholique, et elles sont dénoncées par les communautés indiennes. Le Codex Osuna, presque contemporain des faits qui nous concernent ici, est éloquent quant aux vejaciones et abus de pouvoir en tout genre exercés par les représentants de la Couronne et du Vatican.

Une autre pratique (devenue un grand classique) consiste à revendre les dons des fidèles collectés lors des tournées de dispenses des sacrements. L’archevêque revend ainsi les bougies récoltées jusqu’à sept fois leur prix ! On comprend alors de quelle manière il parvient à amasser 1.000 pesos d’or commun* en une dizaine de jours, lors d’une tournée de confirmation dans des localités indiennes de la vallée de Mexico ! A titre de comparaison, la même année, l’église d’une importante communauté indienne (Santa Catalina Texupan dans la Mixtèque) dépensait la même somme ( 1.000 pesos d’or commun) pour couvrir toutes les cérémonies, les fêtes et le fonctionnement de la paroisse pendant un an ! Mais il y a mieux...

La création des charges de clercs représente l’un des piliers de la politique régalienne que Montufar était venu appliquer. L’archevêque en profite pour tirer profit et récolte ainsi 4.600 pesos en trois ans ! Il impose également aux clercs un tribut en nature : cacao, textiles, poisson, œufs, poutres de construction, etc. la nature des produits étant définie selon les régions d’affectation des fonctionnaires ecclésastiques, sur le modèle de l’ancien tribut aztèque. Montufar revend ensuite les précieuses marchandises à Mexico à des prix avantageux (pour lui).

L’archevêque marchande également à prix d’or toutes les amendes prononcées par le tribunal de l’évêché en son nom, ce qui lui rapporte chaque année environ 5.000 pesos d’or commun ; ainsi que les permis octroyés au nom de la couronne, les fameuses licencias. Sûr de lui, Alonso de Montufar brandit la menace du Tribunal et de tous types de punitions vexatoires pouvant aller jusqu’à l’excommunication pour convaincre les plus récalcitrants. C’est ainsi qu’il tenta de soutirer 2.000 pesos d’or à deux franciscains qui souhaitaient prolonger leur permis de séjour en Nouvelle-Espagne (on devine une certaine malice de la part de l’archevêque derrière cette amende extrêmement élevée !). Une somme impayable pour nos deux missionnaires qui durent rentrer en Espagne.

Enfin, et comme Bustamente l'avait déjà dénoncé en 1556, Alonso de Montufar impulse le culte de la Guadalupe dans l’ermitage du même nom et détourne les dons des fidèles, avec l’aide du majordomme qu’il a lui même nommé. Et les dons semblent abondants. En 1562, un témoin évoque 10.000 pesos d’or commun, à raison de 3.000 pesos probablement détournés chaque année depuis 1558, par l’archevêque.

Faire fructifier son capital

Avec le capital ainsi réuni, Montufar spécule sur le blé et le maïs, et investit dans l’import/export, une entreprise à haut risque, reconnaissons-le. Car le courage des marins espagnols bravant l’océan Atlantique (Carrera de Indias) n’est pas toujours suffisant face aux tempêtes et aux attaques de pirates, qui rendent les navires et leurs cargaisons vulnérables. En contrepartie du risque pris, les investisseurs privés (qui souvent investissent des biens à titre personnel... ce qui n’est pas le cas de Montufar) obtiennent donc de fortes plus values en cas de réussite. Alonso de Montufar joue et gagne. Peu de temps après son arrivée en Nouvelle-Espagne, il envoie 8.000 pesos d’or commun à son frère à Grenade pour investir dans les meilleures affaires de l’époque, à savoir le commerce du vin et des esclaves noirs destinés au marché caribéen et mexicain.

Une grande partie du capital accumulé au fil des années est réinvestit dans l’achat d’une des mines de Temascaltepec d’argent et d’or (aujourd’hui exploitées par GEMCO L ) et de propriétés foncières, dans l’actuel état de México, dans la région de Toluca. La rentabilisation des mines suppose l’achat de matières premières, azogue principalement, et de main d’œuvre à bas prix : des esclaves et des travailleurs indiens.

En 1556, le franciscain Bustamente avait donc vu juste. Pourtant, malgré l’enquête de 1562, Alonso de Montufar ne sera jamais inquiété pour ses affaires. Il continuera d’appliquer la politique contre-réformiste, séculière et régalienne de la couronne d’Espagne jusqu’à son décès en 1572 (au bel âge de 83 ans).

©Marion Du Bron pour Masiosarey, 2018

*Le peso d’or commun était la monnaie d’or la plus répandue dans les royaumes américains, de 3 g d’or environ de 22 carats. Il fut fixé à 300 maravédis à l’époque qui nous concerne.

Pour en savoir +

  • La Guerre des Images, Serge Gruzinski

  • Destierro de Sombros, Edmundo O’Gorman

  • Ethelia Ruiz Medrano, Los negocios de un arzobispo (l’enquête de 1562)

#AlonsodeMontufar #Archevêque #Eglisecatholique #XVIèmesiècle

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