Mexico, "ville très vulnérable au risque sismique", est-elle préparée ?


Dans la soirée du 7 septembre 2017, un tremblement de terre de magnitude 8,2 sur l’échelle de Richter, l’un des plus importants jamais enregistré au Mexique, secouait la côte du Pacifique entre les états de Oaxaca et du Chiapas. Ces deux états ont été les plus affectés, avec des pertes humaines et matérielles importantes (91 morts lors du dernier bilan du Comité national des urgences du ministère de l’intérieur). L’onde de choc a aussi atteint la ville de Mexico, où les secousses ont immanquablement rappelé qu’il y a 32 ans un autre tremblement de terre avait laissé la ville exsangue… Masiosarey se penche sur la problématique sismique à Mexico.

La plupart des tremblements de terre qui affectent le Mexique ont leur épicentre le long de la frange pacifique, au large des côtes qui bordent la Plaque de Coco. Dans l’univers des sismologues, Coco désigne une plaque tectonique océanique « relativement » petite qui se déplace à une vitesse de 8,55 centimètres par an vers l’est, vers les Plaques nord-américaine et Caraïbes. Inévitablement, les phénoménales pressions souterraines qui s’accumulent entre ces plaques –Coco qui pousse, les plaques continentales qui résistent, et Coco qui tente de se glisser sous ces dernières (les spécialistes appèleront cela la subduction)– se libèrent et produisent un séisme ou tremblement de terre. Au Mexique, et principalement le long de cette plaque, plus de 1.200 séismes sont recensés chaque année, mais seule une infime partie d’entre eux est perceptible.

Ainsi, ce sont les mouvements de Coco qui sont à l’origine du terrible tremblement de terre du 19 septembre 1985 et de celui de ce 7 septembre 2017. La magnitude du séisme de 1985 (8.1) était d’ailleurs très similaire à celle enregistrée hier soir. Mais son épicentre se situait alors en face des Côtes du Michoacán, dans la tristement célèbre « Brecha de Guerrero » : beaucoup plus au nord et beaucoup plus près de la capitale.

« A vrai dire, cette ville c’est un véritable écocide » (Sergio Puente)

Sa proximité de la zone sismique, mais aussi sa configuration particulière rendent la capitale mexicaine très vulnérable aux séismes. « On sait que la ville de Mexico a été bâtie sur un lac. A vrai dire, c’est un véritable écocide ; c’est un péché d’origine et on en paie les frais » explique Sergio Puente, spécialiste de la gestion des risques au Mexique (1). Pourtant la vulnérabilité de la ville n’est pas homogène et l’on sait aussi, depuis les tremblements de terre de 1957 et de 1985, que le centre-ville et approximativement l’ensemble de la délégation Cuauthémoc sont les zones les plus sensibles. « Ce sont les zones où se trouvent le "capital fixe" de la ville, les édifices les plus importants et les plus multifonctionnels : des habitations, des commerces, des services. On y ressent le plus intensément les tremblements de terre », rappelle Sergio Puente. « 5 fois plus intensément que dans la périphérie, du fait de l’amplification sismique » (ou « effets de site ») qui s’apparenterait à une « mise en résonance globale » des secousses, potentiellement dévastatrice et spécifique aux bassins sédimentaires tels que celui de la Vallée de México (2).

Cette nuit du 7 septembre 2017, malgré une magnitude plus élevée sur l’échelle de Richter, l’intensité ressentie (3) à Mexico a été moindre qu’en 1985. La distance de l’épicentre est évidemment un paramètre clef (650 km, au lieu de 400 km en 1985, ce qui en matière d’ondes est important). Mais la différence entre le séisme de 1985 et celui de 2017, est aussi relative aux types d’ondes. En 1985, une conjonction particulièrement dangereuse d’ondes avait provoqué la catastrophe, dont le bilan a longtemps fait débat. La première semaine, le gouvernement faisait état de 2.822 morts, 5.282 blessés, 411 bâtiments détruits, 57 sur le point de s'écrouler, sans compter 20.000 personnes affectées et quelques 5.000 autres édifices endommagés (4), un bilan revu à la hausse assez rapidement mais toujours controversé par les organisations de sinistrés qui elles parlent plutôt de 45.000 victimes (5).

Le tremblement de terre de 1985 est à l’origine d’une prise de conscience aigüe de la vulnérabilité de la ville et du pays face aux catastrophes naturelles. En mai 1986, 8 mois après le drame, le gouvernement institue le système national de protection civile (SINAPROC) (6). Un maillage national, associant sur le terrain dépendances des différents niveaux de gouvernement et groupes de la société civile. Il faudra attendre 2000 et la Loi générale de protection civile suivi d’une grande réforme en 2012, pour que ce pan de l’action publique soit juridiquement défini au niveau fédéral et placé sous la coordination du Centre national de prévention des désastres (CENAPRED) (7). Pourtant, le chemin de la prévention est encore semé d’embuches…

La politique de prévention, un défi énorme

« Depuis la création du SINAPROC, à Mexico, une alerte sismique a été mise en place qui permet aux gens, au moins 1mn et plus ou moins 15 secondes, d’évacuer, de prendre des décisions avant de ressentir l’intensité d’un tremblement de terre. Mais ça, ce n’est qu’une facette du probleme. Le plus important dans le cadre d’une politique publique est de savoir ce que l’on fait pour minimiser la vulnérabilité structurelle des immeubles ou des gens. Et ça c’est un défi énorme ! » constate Sergio Puente.

Dans cette perspective, les autorités publiques se sont donc dotées d’un autre outil : l’« Atlas des risques » qui permet de recenser et d’identifier les zones à plus haut risque. Dans la Délégation Cuauthémoc, par exemple, environ 46.000 édifices à forte valeur commerciale et culturelle ont été construits avant le tremblement de 1985. Et 10.000 autres bâtiments ont été construits depuis, en respectant les nouvelles normes anti-sismiques. « Qu’a-t-on fait pour réduire la vulnérabilité de ces 56.000 édifices ? Malheureusement, je peux dire que l’on a fait très très peu. Et ça c’est un déficit de politiques publiques. » estime le chercheur.

La nouvelle loi de protection civile a bien tenté de réguler les constructions dans les zones à risques, en soumettant les nouveaux travaux à une évaluation des risques. « Mais les effets ne sont pas tellement clairs. Parce que les intérêts en jeux sont parfois très importants » constate encore le Dr. Puente.

Le gouvernement fédéral a, en outre, mis en place deux fonds spécifiques pour les catastrophes naturelles : le FONDEN (Fonds pour les désastres naturels) et le FOPREDEN (Fonds pour la prévention des désastres naturels). Ces fonds correspondent assez bien à l’idée de gestion intégrale du risque qui sous-tend l’action gouvernementale. Il s’agit sans aucun doute d’un étiquetage des ressources publiques pour la prévention assez exceptionnel dans le monde, mais qui souffre d’un déséquilibre flagrant : les fonds destinés à la prévention continuent d’être inférieurs aux besoins.

Et le « big one » ?

Si l’épicentre du tremblement de terre de ce 7 septembre avait été situé au même endroit que celui de 1985, les dégâts dans la ville auraient probablement été autres. Pour l’expert, ce séisme n’était donc visiblement pas le « Big one ». Il n’y a aucun moyen de prévoir quand cela arrivera, mais « c’est inéluctable, ça va se passer » assène-t-il… même s’ il y a régulièrement des libérations de l’énergie sismique accumulée, ces séismes ne font que repousser l’échéance. Aussi soyez préparés, conscients et réclamez le droit de connaître le risque auquel vous êtes exposé : ce sont en résumé, les conseils de notre spécialiste.

©Masiosarey, 2017

Pour en savoir plus sur les tremblements de terre voir la fiche de l'Université de Laval

(1) Sergio Puente est chercheur à El Colegio de México et est actuellement le président du Comité scientifique assesseur en sciences sociales du Système national de Protection civile (SINAPROC) au Centre national de prévention des désastres (CENAPRED).

(2) Pour plus de renseignement sur l'amplification sismique et les ondes voir Jean-François Semblat, Université Paris-Est.

(3) Il existe deux échelles pour évaluer les tremblements de terre. La plus utilisée et connue est celle de Richter (1-9). L’échelle de Mercalli, développée en 1902 et modifiée en 1931, mesure pour sa part l'intensité d'un séisme, sur une échelle de I à XII.

(4) Presidencia de la República, Las Razones y las obras. Crónica del sexenio 1982-1988, troisième année, FCE 1986.

(5) Melé P., Patrimoine et action publique au centre des villes mexicaines, IHEAL/Presses de la Sorbonne nouvelle, 1998.

(6) Puente S., « Del concepto de gestión integral de riesgo a la política pública en protección civil. Los desafíos de su implementación”, dans Giorguli S., Ugalde V., Gobierno, territorio y población: las políticas públicas en la mira, 2014.

(7) Campos S., Evolución legislativa de la protección civil en México, UNAM

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