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  • Masiosarey

1964 : "Perfecto mi general"


Pour la première fois, un président de la République Française se rend officiellement au Mexique. Le voyage a été documenté par les mexicains. Plongée dans le Mexique des années soixante...


Ce petit bijou de communication gouvernementale s'ouvre sur des images des cérémonies de restitution des drapeaux du Mexique que la France conservait jusqu'alors aux Invalides. Puis, fondu image, Charles de Gaulle se rend à Orly pour débuter son voyage au Mexique.


Le président français atterrit d'abord à Merida (Yucatán), avant de remonter quasi immédiatement dans un avion de Mexicana de Aviación pour rejoindre la capitale mexicaine. Là, il est accueilli comme une véritable rock star : par une cinquantaine de mariachis à l'aéroport international de la Ville de México, d'abord, puis par des pluies de confettis et les applaudissements de la foule, depuis le centre historique et tout le long de l'avenue Reforma.


Sur le Zócalo et dans un espagnol surprenant, Charles de Gaulle annonce qu'il "amène un salut de France. La France salue le Mexique!". Etrangement, ce reportage ne reprend pas la phrase qui marquera les mémoires des deux côtés de l'Atlantique: "Ce que le peuple français propose au peuple mexicain : marchons main dans la main". L'année précédente, le président mexicain Adolfo López Mateos s'était rendu en France; cette visite est donc un juste retour d'invitation officielle, et le président français sera le premier mandataire étranger à être invité à l'un des balcons du Palais national.


Du 16 au 19 mars 1964, l'agenda mexicain du général de Gaulle aura été dense. Petite "madeleine" de l'histoire urbaine mexicaine, le documentaire nous permet de le suivre sur quelqu'uns des hauts lieux de la capitale, telle qu'elle se projetait au monde à l'époque :

  • l'Unité d'habitation Independencia de l'IMSS (inaugurée en 1960),

  • la Chambre des députés qui occupait encore à l'époque l'immeuble de l'actuel Congrès de la Ville de Mexico, rue Donceles,

  • l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM), installée au sud de la ville depuis une dizaine d'années seulement,

  • la Résidence de l'Ambassade de France au Mexique (toujours la meme),

  • le Palais des Beaux-Arts,

  • la Basilique de Guadalupe (l'ancienne pas la nouvelle!),

  • les Pyramides de Teotihuacán.


Partout, rassemblements massifs, présence des organisations corporatives, écoles et armées mobilisées.... le film, totalement officialiste, est un clin d'oeil aux rouages de la mobilisation populaire mis en place par l'ancien parti au pouvoir (le Parti de la Révolution Institutionnelle). Il s'attache aussi à montrer la face moderne du Mexique (les femmes y sont habillées à la dernière mode, les avions sont flambants neufs, les stades de sports aussi...); moderne, mais qui ne tourne cependant pas le dos aux démonstrations folkloriques, à l'image de la belle Maria Felix. La séquence où les jeunes enfants du centre pédagogique de l'Institut national de protection à l'enfance, que visitent Yvonne de Gaulle et l'épouse d'Adolfo López Mateos, chantent en choeur La Marseillaise est tout particulièrement émouvante...


En contrechamps, le reportage reproduit par le site de l'INA est beaucoup plus informatif. Ainsi, apprend-on que 800.000 personnes étaient présentes le long du parcours qui menait la voiture présidentielle de l'aéroport au Zócalo. Par ailleurs, les discours du Général de Gaulle (au Zócalo et à la Chambre des députés) sont intégralement filmés, ce qui manque indéniablement dans la version mexicaine.


"Perfecto mi General, perfecto mi General!" souffle dans le micro le président López Mateos. Ce dernier, face à la situation tendue que vit l'Amérique latine à l'époque, prise en tenaille entre les Etats-Unis et les soubresauts révolutionnaires, veut diversifier les interlocuteurs étrangers. Comme le rappelle Soledad Loaeza, il adopte pour cela une politique extérieure volontariste vers les pays non alignés. Pour Charles de Gaulle, 1964 est l'"année latinoaméricaine" ―Il fera quelques mois plus tard une tournée de 26 jours en Amérique latine― et l'occasion de positionner la France en championne du principe d’indépendance nationale, face aux hégémonies étasunienne et soviétique.


Le reportage français décrypte aussi ce que les images du reportage mexicain veulent montrer : un Mexique inscrit dans la modernité mais qui reste fier de son passé. Les images de bains de foule qui saluent l'arrivée du Général sont reproduites ici de manière beaucoup plus naturelle que celles du documentaire mexicain, preuve, pour le commentateur français, du prestige dont jouit la France dans ce pays.


Un troisième reportage, publié lui par British Pathé, documente la suite du voyage du président français : dans l'Etat de Veracruz notamment, où il rencontre les membres de communautés afro-descendantes qui l'accueillent en costumes traditionnels.


Malgré l'enthousiasme manifeste que les mexicains ont réservé à cette visite, 1964 aura, d'après Soledad Loaeza, laissé une saveur douce-amère en matière de politique extérieure : un rendez-vous manqué entre une France qui propose au Mexique de s'engager à ses côtés dans une troisième voie alternative au monde bipolaire, et un Mexique justement contraint d'abandonner cette option, après quelques années de tentatives plus ou moins fructueuses.



©Masiosarey, 2020

Loaeza S., "La visita de De Gaulle a Mexico: el desencuentro franco-mexicano", Foro Internacional, vol.31 nº2, oct-Déc 1990, El Colegio de México.

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